Double jeu : LA SOMBRE TAPISSERIE

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Markjan
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Double jeu : LA SOMBRE TAPISSERIE

Message par Markjan » mar. 16 juin 2015 15:07

Double jeu : LA SOMBRE TAPISSERIE

Le vieux baquet de bois avait été construit afin de contenir la récolte d’un vignoble, aussi était-il largement assez grand pour moi et les trois autres femmes parquées dans l’une des tentes bleues exposant les « biens spécialisés » au cœur du marché de Katapesh. Une légère odeur de raisins surs émanait du baquet mais, après trois jours de marche forcée, toute eau était la bienvenue. Les autres femmes se savonnèrent et se frottèrent avec un plaisir manifeste, oubliant le temps de cet instant qu’elles étaient esclaves, ou le seraient bientôt.

J’indiquai à l’eunuque de garder le savon parfumé qu’il m’offrait et me laissai couler sous l’eau. J’y restai jusqu’à ce que l’un des gardes ne me remonte à la surface en me hissant par les oreilles, craignant que je ne cherche à me noyer et à priver ainsi son maître du profit qu’il ferait lorsqu’il me vendrait.
Si j’avais été du genre à crier sous la douleur, cet acte aurait justifié un hurlement à rendre sourdes les banshies. Les oreilles elfiques sont terriblement sensibles. Je ne pouvais guère blâmer l’homme de s’être servi de ces poignées commodes, mais je pouvais lui faire payer sa stupidité de s’être placé en face de moi afin de me sortir de l’eau.

Mon rapide crochet le cueillit juste sous le menton et l’envoya bouler loin du baquet, sa dernière inspiration s’étranglant dans sa gorge. L’autre garde fronça les sourcils et dégaina une courte épée incurvée de sa ceinture. Mes camarades captives reculèrent, se blottissant les unes contre les autres à mesure qu’elles s’écartaient de moi autant que le permettait le baquet.

« Sais-tu combien de temps un crocodile peut maintenir sa proie sous l’eau ? » Je montrai les dents au garde en un sourire reptilien. « Souhaiterais-tu le découvrir ? »
Avant qu’il ne puisse répondre, le rideau qui couvrait l’entrée de la tente s’ouvrit. De longs rayons de la lumière du soleil de cette fin d’après-midi pénétrèrent dans la tente alors qu’une femelle gnolle de haute taille, sèche comme un lévrier et à la fourrure couleur d’or poudreux d’un désert de sable, se frayait un chemin à l’intérieur.
« Laisse-la », ordonna-t-elle.

La voix de la gnolle qui venait de prendre ma défense avait la même musicalité d’une caisse traînée sur du gravier. Les gnolls ne sont pas faits pour la parole humaine, mais ils sont capables de former des mots autour de leurs tonalités naturelles. Ce faisant, ils parlent deux langues à la fois : leurs jappements,leurs grognements et leurs cris ont une signification inaccessible à leurs auditeurs humains. Mais Ratsheek ne parle que par grognements, afin de dissimuler ses humeurs et ses objectifs. Pas étonnant que
même sa tribu ne lui fasse pas confiance. Elle s’occupe néanmoins de la plupart des affaires de son clan, car elle a des facilités à traiter avec les humains. Pour les gnolls, c’est une autre source de suspicion. Ils n’ont pas idée à quel point ils ont raison.
Le garde continua à s’approcher. Ratsheek se mit entre nous et écarta d’un geste large le bras de celui qui portait l’épée.

« J’ai dit, laisse-la », grogna-t-elle. « Cette femme se nomme Channa Ti. C’est une druidesse, qui vaut plus que les trois autres réunies. »
L’eunuque – qui s’était caché derrière la desserte de la garderobe au premier signe de violence – abaissa la grande bouteille de parfum qu’il avait brandie afin de se défendre. Le doute plissa sa face potelée tandis qu’il m’étudiait.
« Le sang elfique fait de mauvais esclaves », dit-il, répétant le dicton populaire, « et bien que j’aie fidèlement servi mon maître pendant vingt ans, je n’ai encore jamais trouvé d’acheteur pour un druide.
Et ? » Le sourire méprisant de la gnolle lui découvritles crocs.
« Vingt ans en tant que marchand et tu n’as jamais rempli une cruche de graisse de chameau pour la vendre comme du beurre ?
Je suis un homme honnête, » protesta-t-il, mettant une main sur son cœur.
« Un marchand honnête qui trafique avec les esclavagistes gnolls ? », se moqua Ratsheek. « Voilà un animal bien rare ! Il faut en informer le prince de Rubis. Il te voudra empaillé et exhibé dans sa salle des trophées, pour tenir compagnie à sa licorne noire et à son narval bleu. »

La dispute et les insultes se poursuivirent, mais je n’avais pas le cœur à écouter. Je replongeai sous l’eau et, cette fois, le garde me laissa en paix.

L’eau fait plus que de me nettoyer : elle guérit les petits maux et renforce la magie que je peux invoquer. De temps à autre, un enfant naît avec une affinité particulière pour l’un des éléments de la nature. Je suis une créature de l’eau. Ceci est soit excessivement pratique en pays désertique, soit complètement inutile, selon que je veuille boire ou combattre.
J’avais besoin d’eau, de guérison. Il est impossible de combattre une tribu de gnolls et d’en sortir indemne, même s’ils cherchent à vous capturer plutôt qu’à vous tuer. De nouvelles estafilades faites par des couteaux et des griffes striaient mes bras, effaçant les minces cicatrices blanches laissées par le serment de sang que Ratsheek et moi avions passé il y a des années – deux esclaves désespérées, œuvrant de concert pour s’enfuir. Une sorte d’amitié était née entre nous. Je n’ai jamais réellement fait confiance à Ratsheek, mais je ne m’étais pas non plus attendue à ce qu’elle me traque, qu’elle tue mes compagnons et qu’elle me ramène au cauchemar duquel nous nous étions échappées.

Je me hissai hors du baquet. Certaines blessures sont au-delà du pouvoir de guérison de l’eau. Les autres femmes avaient été préparées pour les enchères. Un gnome aux cheveux verts, ce qui est rare dans ces terres, était vêtu de la liquette ambrée d’un maître brasseur. Les deux dernières femmes, bien que moins exotiques, portaient manifestement un enfant. Aucune surprise : les nourrices étaient de précieuses esclaves.

La gnolle acquiesça d’approbation devant le teint rougebrun de la plus jeune femme, la marque de la caste dirigeante d’Osirion. Elle passa à l’esclave suivante, saisit son menton d’une main aux serres noires et tourna son visage d’un côté et de l’autre. Un sourire narquois se déroula le long de son museau.
« Poudrez le visage de celle-ci avec du henné. Aucune raison pour que ces deux-là ne puissent pas rapporter le tarif maximum. »

Le sourire de Ratsheek s’élargit lorsqu’elle s’arrêta devant moi, le bout noir de son nez à seulement un empan de mon visage. Étant donné que les gnolls (comme la plupart des autres canidés) halètent au lieu de suer, ils sentent généralement meilleur que les humains – hormis leur haleine, naturellement. La puanteur de charnier me révulsa l’estomac. Je me changeai les idées en m’imaginant ligoter ce museau et abandonner la gnolle au soleil du désert afin qu’elle fermente dans ses propres et immondes sucs.
Mes pensées durent se voir sur mes traits, car le sourire tomba tellement vite du museau de Ratsheek que je m’attendis à l’entendre se briser sur le sol.

Elle se tourna vers l’eunuque. « Habille celle-ci de soieries bleues et de tous les bijoux d’argent bon marché dont tu disposes. Peins ses yeux de kôhl et de poussière d’argent. On la vendra comme sorcière de l’eau. Plus elle aura l’air exotique, plus elle rapportera un bon prix.
Mais c’est une demi-elfe ! », s’exclama-t-il d’une voix perçante, levant les deux mains et les secouant comme s’il implorait les dieux d’intervenir.
« Alors cache ses oreilles sous un turban et personne n’aura besoin de le savoir. Trouve-moi un humain qui ne s’inquiète pas de la sécheresse, ou qui ne craigne pas qu’une pire reste à venir. Une fois que son maître aura appris ce qu’elle est capable de faire, il sera ravi, demi-elfe ou pas.
Ou il sera mort », dis-je d’un ton plaisant. Ratsheek haussa les épaules. « Cela me va aussi. Les morts ne demandent que rarement de remboursement. »

Ce raisonnement calma considérablement le marchand. Je m’habillai des vêtements qu’il me tendit : des culottes bouffantes, un gilet minuscule et un turban de soie, tous dans des tons de bleu argenté. Je m’attendis aux sandales traditionnelles des esclaves, retenues ensemble par une longueur de chaîne, mais Ratsheek me restitua mes propres bottes. Elles étaient les plus belles choses que je possédais, faites de peau d’anguille tannée gris pâle. Lorsque je les portais, j’étais capable de courir aussi vite que la pluie tombant des cieux.
À l’instant où cette pensée prit forme dans mon esprit, je m’élançai vers la porte fermée par le rideau et la franchit pour me retrouver dehors, dans le marché. Je ne suis pas du genre à laisser passer beaucoup de temps entre l’idée et l’action. Parfois, il s’agit d’un défaut ; aujourd’hui,ce dernier m’avait bien servi.

Les deux esclavagistes gnolls stationnés à l’extérieur de la tente jappèrent de surprise lorsque je les poussai pour passer. Je sautai de la terrasse vers la rue en contrebas, roulant sur moi-même lorsque j’atteignis l’auvent qui jetait un voile d’ombre sur l’étalage d’un bijoutier. J’atterris en position accroupie, ma tentative peu enthousiaste de nouage de turban se déroulant autour de mes épaules.
Des cris d’alarme et de protestation montèrent de tous côtés, mais je pus néanmoins entendre le claquement de la toile derrière moi lorsque Ratsheek se rua hors de la tente de l’esclavagiste.

« Les vendeurs de parfum ! » Pour une fois, la voix de Ratsheek abandonna le grognement qui dissimulait son humeur, s’élevant en un hurlement de chasse qui sonnait sincèrement gnoll.
« Faites-la changer de direction ou nous ne retrouverons jamais son odeur ! »
Je jurai à ma propre intention et changeai de cap. Parfois, Ratsheek était bien trop intelligente. Il ne restait qu’un seul chemin possible. Un Mwangi de haute taille qui portait le gilet rouge d’un arrête-voleur le bloquait, ses bras d’acajou aux muscles épais largement écartés. Un éclair d’hésitation passa dans ses yeux – on me confond souvent
avec une femme Mwangi – avant de se changer en indignation lorsqu’il remarqua mes oreilles d’elfe.

Je ne ralentis pas l’allure, pas plus que je n’essayai de l’éviter. Je relevai le genou lorsque ses bras se refermèrent sur moi. Violemment. Il grommela un juron et sa prise se relâcha un instant, suffisamment longtemps pour que je tire un couteau de sa ceinture et me laisse tomber au sol.
Les hommes s’attendent à une lutte, mais un changement soudain d’inertie les prend généralement au dépourvu. Avant qu’il ne puisse ajuster sa prise, j’avais déjà roulé sur le côté et m’étais remise sur pieds.
L’allée entre les échoppes des marchands de fruits était étroite et bondée. J’écartai un gamin des rues qui remplissait discrètement ses poches de kumquats. Il trébucha et laissa tomber une poignée de fruits volés. Le marchand rugit de fureur devant ce vol découvert. Se penchant par-dessus sa table, il se saisit d’une poignée de cheveux du garçon et commença à le secouer, ressemblant en tout point à un chien de caniveau ayant déniché un rat.
Je me servis de cette diversion pour m’emparer d’un manteau à capuchon qu’un marchand avait suspendu sur un crochet d’osier. Le passant autour de mes épaules d’un mouvement tourbillonnant, je m’élançai vers l’avant à un rythme soutenu. Je poursuivis dans l’allée jusqu’à passer un virage serré – où cette dernière se terminait sur un grand mur de pierre.

« Melons d’hiver ? » Je jetai un œil à la vieille femme dans la dernière échoppe et secouai la tête devant le fruit vert et duveteux qu’elle tenait à la main. « Des dattes fraîches ? », insista-t-elle. « Des figues ? Ou p’têtre, de l’encens à brûler là-bas, dans l’temple ? »
L’inclinaison de sa tête attira mon regard à l’intérieur de sa boutique. Sa tente encadrait une étroite porte de bois dans le mur. Elle s’éclaircit la gorge et tendit la main vers la poignée d’une sonnette…
… reliée à un gong inhabituellement grand et sonore. Le savoir et la ruse brillèrent dans les yeux de la vieille femme tandis qu’elle m’étudiait. Elle donna une secousse significative à la sonnette et leva un sourcil en signe de défi.
Je serrai les dents et me dépouillai de plusieurs des anneaux passés à mes doigts. « De l’encens pour le temple, s’il vous plaît. »
Elle examina les bijoux bon marché, me jeta un regard lourd de reproches et me remit un unique bâton d’encens. Elle garda la main sur la poignée de la sonnette jusqu’à ce que j’aie traversé la porte.

Des mains griffues s’emparèrent du manteau que j’avais emprunté et refermèrent la porte en me rabattant contre elle. L’espace d’un bref moment d’hébétude, je me retrouvai nez à nez avec le visage de Ratsheek.
« Vous ne me poursuiviez pas », dis-je à mesure que je saisissais ce qui s’était passé. « Vous me rabattiez. »
La gnolle eut un sourire en coin et jeta un regard par-dessus son épaule. « Ne vous avais-je pas dit qu’elle était intelligente ?
En effet. Bien joué. Oh oui, très bien joué. » Je pouvais entendre le sourire dans la voix de l’homme, une voix fluette avec un léger accent, précise au point d’en être précieuse. Lorsqu’il s’avança pour pénétrer dans mon champ de vision, il s’avéra y correspondre plutôt bien.

Mon maître potentiel était un homme de petite taille, à la barbe soignée et huilée, vêtu de blanc immaculé sous les vêtements de cérémonie pourpres, brodés et tombant jusqu’aux genoux d’un prêtre vudrain. Ratsheek me libéra. Lorsque le prêtre laissa tomber un petit sac dans sa main tendue, je tendis la mienne vers le couteau que j’avais pris à l’arrête-voleur Mwangi. J’avais déjà été esclave et n’avais aucunement l’intention de réitérer l’expérience.

« Oh, il n’est pas nécessaire de faire cela, ma chère. Aucunement nécessaire. » Le prêtre écarta les mains, paumes tournées vers l’extérieur, et inclina la tête en une petite révérence polie. « Vous vous méprenez sur cette transaction. Ratsheek vient de percevoir un droit d’introduction, rien de plus. Le montant pour lequel elle a accepté d’arranger cette rencontre est bien moins élevé que le prix que vous auriez atteint lors des enchères,mais bien plus élevé que ne l’aurait été la part de Ratsheek. Nous
sommes donc tous satisfaits, n’est-ce pas ? »
Il me souriait chaleureusement, s’attendant manifestement à ce que je partage ce sentiment. Je n’étais pas satisfaite, loin de là, mais je dois admettre que j’étais curieuse. Je gardai cependant ma langue jusqu’à ce que Ratsheek soit partie et ait refermé la porte derrière elle.

« Une introduction, dites-vous ? » L’homme s’inclina de nouveau. « Je suis Vanir Shornish, un humble visiteur du Vudra. Votre nom m’est connu, de même que votre réputation. »
Bon. D’après mon expérience, il s’agissait rarement de bonnes nouvelles. « Que voulez-vous ? »
À en juger par son expression de surprise, il n’était pas habitué à parler franchement.
« Il s’agit d’un sujet sensible, comprenez-vous ? En discuter en public ne serait pas prudent. »
J’observai ostensiblement le jardin muré. Sans compter les statues, nous étions les deux seuls habitants.
« Ma chambre de l’aile des invités du temple est idéale pour nos besoins », poursuivit-il, indiquant d’un geste la tour blanche et ronde qui s’élevait du coin nord du jardin.

Une chambre dans l’aile des invités du temple – voilà qui devenait intéressant. Les Vudrains vénéraient quantité de dieux, la plupart n’étant que des puissances mineures d’envergure régionale. De nombreux habitants du Katapesh et d’Osirion trouvaient leur religion insignifiante, voire amusante. Je voyais les choses différemment. On trouve dans la jungle quantités de petits lézards bariolés et d’oiseaux aux couleurs vives, criardes bien qu’inoffensives, mais seul un imbécile pourrait croire que les arbres ne dissimulent rien de plus dangereux. Les elfes de l’étendue Mwangi ont tendance à réciter des proverbes et l’un d’entre eux me vint à l’esprit en cet instant : Le serpent invisible s’enorgueillit du venin le plus mortel.

« Quel dieu Vanir Shornish sert-il ?
Je pourrais demander la même chose à Channa Ti », me répondit-il, me gratifiant d’un sourire suffisamment onctueux pour graisser un chaudron. « Les druides sont des prêtres de la nature, n’est-ce pas ? Vous êtes une collègue honorée et une âme sœur. Je parierais beaucoup d’or sur ce sujet.
Vous l’avez déjà fait. »
Il rit joyeusement. « C’est bien ce que j’ai fait. L’affaire est donc entendue. »

Je ne manquai pas de remarquer qu’il avait éludé ma question, pas plus que je n’ignorai l’aversion à vous donner la chair de poule que cet homme commençait à m’inspirer. Mais je le laissai me guider vers la tour des invités avant que nous ne gravissions un escalier en colimaçon menant à une pièce du troisième étage. Après tout, il m’avait épargné le temps et la peine de tuer celui qui m’avait acheté à la vente aux esclaves. Je pouvais au moins écouter ce qu’il avait à dire.

Qui que puisse être Vanir Shornish, il était suffisamment important ou riche pour mériter une chambre somptueuse. Mon regard se tourna tout d’abord vers les grandes fenêtres, remarquant les robustes barres de fer qui retenaient les rideaux en haut et à la base. Des tapis de belle facture couvraient le sol et adoucissaient les murs de pierre blancs. Le lit était chargé de coussins et discrètement niché dans une alcôve séparée par des rideaux, mettant en valeur la table basse et les rafraîchissements qui s’y trouvaient. Il s’agissait clairement d’une chambre conçue plus pour les affaires que pour le plaisir, ce qui me convenait parfaitement.
Les coussins de sol empilés près de la table bougèrent et une petite créature étrange s’extirpa de son nid de fortune. Je clignai des yeux d’étonnement en embrassant du regard un minuscule éléphant bleu, pas plus grand qu’un chien, qui bâilla largement avant de s’étirer comme un chat somnolent.

Vanir rayonnait de fierté. « Vous admirez Janu, à ce que je vois. Il est magnifique, n’est-ce pas ?
De quel coin des Royaumes impossibles vient cette chose ? »
Jamais le sourire du prêtre ne vacilla. « Nous avons de nombreuses créatures de ce genre dans mon pays natal. Les Vudrains adorent les compagnons animaux. Une druidesse telle que vous comprend certainement cela ?
La plupart des druides, oui. Certains d’entre nous sont plus liés aux éléments qu’aux animaux.
L’eau », dit Vanir, hochant la tête. « C’est ce que j’ai entendu. Comme j’ai de la chance de trouver quelqu’un d’aussi parfaitement adapté à mes desseins. »

Je lui fis le geste de poursuivre, mais il s’était déjà détourné et se penchait pour ramasser le petit éléphant. Il se releva, nichant l’animal au creux de son épaule, et lui offrit une dragée. La trompe du minuscule éléphant bleu s’enroula autour de la sucrerie et l’enfourna dans sa bouche. La croquant joyeusement, la créature frotta sa tête contre l’épaule de Vanir et leva des yeux admiratifs vers son visage. L’homme gloussa et gratouilla l’éléphant derrière une oreille.

« Il est charmant, n’est-ce pas ?
Si vous le dites. Pourquoi suis-je ici ? »

Vanir posa l’éléphant et fit rapidement courir ses doigts sur le motif de bois clair et foncé incrusté dans la surface de la table. Un tiroir secret s’ouvrit. Il en sortit un rouleau de parchemin, qu’il déroula et me tendit.
Le parchemin était vieux et étrange, une sorte de carte entourée de runes minuscules. Je ne suis pas une érudite et serais bien incapable de le lire, mais je sus quelle était la nature de ce parchemin à l’instant même où mes doigts le touchèrent. Seul le cuir de baleine était aussi résistant et élastique. Ni le parchemin, ni l’encre qui y figurait ne pourraient être endommagés par l’eau et, quelles que soient les conditions, un tel document était à même de durer très longtemps. Et vieux, il l’était assurément, car en dépit de sa résistance, ce type de parchemin était passé de mode depuis plusieurs siècles. Gham Banni, le capitaine-aventurier Éclaireur à qui je faisais mes rapports, m’avait dit un
jour que ce genre de parchemin était probablement antique, d’origine maléfique, voire les deux.

Seuls les hommes-poissons connaissaient le secret du tannage du parchemin en cuir de baleine capable de durer des siècles, et cela faisait bien longtemps que les honnêtes gens avaient appris qu’un marché conclu avec les femmes-poissons n’était jamais simple. Elles considéraient qu’elles avaient le droit d’exiger une faveur de quiconque utilisait, ou même portait sur lui, leurs biens. De telles faveurs impliquaient habituellement des effusions de sang et des naufrages. Aucun honnête homme ne désirerait volontairement être redevable à une femme-poisson et tout sage capitaine de navire jetterait par-dessus bord une personne ayant une telle carte – après avoir déversé une bonne quantité de bouillie sanglante afin d’attirer les requins.

Je rendis la carte à Vanir. « Je vais vous laisser à présent.
Oh, cela m’étonnerait ! Aucun Éclaireur ne laisserait passer une occasion d’explorer Xanchara. »

Je lui ris au visage. Un moment passa avant que je ne remarque l’expression blessée sur ses traits et que je me rende compte qu’il était tout à fait sérieux. Tout le monde a entendu parler de ces légendes évoquant une ville antique, quelque part au large des côtes d’Osirion, mais rares sont ceux qui accordent du crédit à de telles histoires.

« Vous pensez que Xanchara a existé.
En effet. Tout comme Gham Banni, ma chère. »

Il enfouit la main dans une poche secrète et en sortit un parchemin plus petit, fait cette fois du bon papyrus vert qui avait la préférence de Gham. L’écriture ne m’était pas familière, mais cela n’avait que peu d’importance. Gham Banni était un remarquable érudit attirant de nombreux étudiants, dont une partie lui servait de scribes. Mais le sceau imprimé sur le bas de la page était indubitablement le sien.

Je devrais dire un mot sur le sceau de Gham Banni. Comme beaucoup d’hommes importants, son nom détient un pouvoir considérable. Afin de le protéger, la rune personnelle de Gham Banni était gravée sur un anneau sigillaire qui ne pouvait en aucun cas être retiré de sa main, pas plus qu’il ne pouvait être dupliqué par des moyens magiques ou ordinaires. La magie qui gravait sans chaleur ni flamme le sceau sur le parchemin le suivrait dans la tombe.

« Le très estimé Gham Banni vous incite à prendre part à cette œuvre », dit Vanir. « Il s’étend longuement sur votre mission d’Éclaireuse et sur l’occasion d’explorer un site si renommé. Il approuve pleinement ma quête, qui est de récupérer un artefact rare qui se trouve également être un objet de vénération chez mon peuple : le reliquaire du Dieu noyé. Il fut volé il y a de nombreuses années par des gens qui n’étaient pas bien différents de vous autres, les Éclaireurs, et emporté dans la grande bibliothèque de Xanchara. Grâce à cette carte dont j’ai récemment fait l’acquisition, je pense pouvoir le trouver.
Je sais lire », répliquai-je d’un ton cassant.

Il leva les deux mains en signe de paix et me laissa poursuivre ma lecture. Bien entendu, le résumé de Vanir était exact. J’abaissai le parchemin et observai le prêtre un long moment.

« J’ai certaines inquiétudes.
Comme toute personne raisonnable. Veuillez les formuler, afin que je puisse vous rassurer. »

La totale absurdité de cette déclaration me lia la langue pendant un certain temps. À en juger par le sourire confiant du Vudrain, il croyait vraiment pouvoir évoquer cette légende sur un ton détaché et apaisant. Tandis que je secouais la tête, effarée, mon regard se posa sur le petit éléphant bleu.

« Pour commencer, pourquoi gardez-vous une telle créature près de vous ? C’est une abomination, un être qui n’appartient pas à l’ordre naturel.
Quel homme civilisé n’améliore pas la nature ? », rétorqua Vanir. « Dans mon pays, la magie et l’alchimie participent à l’élevage de nombreux animaux merveilleux. Janu est un
charmant animal de compagnie, mais il n’a rien à voir avec les animaux du commun. »

Comme pour souligner la remarque de son maître, l’éléphant roula sur le dos, agitant dans les airs ses minuscules pattes plates comme un chiot qui voudrait se faire gratter le ventre. L’animal m’adressa de véritables battements de cils, flirtant comme une courtisane. J’avais vu des artistes de rue manifester plus de subtilité. Je détournai le regard vers Vanir Shornish.

« Vous appréciez la compagnie de votre animal familier.
Oh oui, beaucoup.
Vous l’emmenez partout, n’est-ce pas ? Et vous parlez librement devant lui ? »
La perplexité commença à s’installer dans le regard du Vudrain. « Oui… »

Je m’accroupis pour caresser la petite créature, prenant bonne note de la manière dont ses yeux se plissèrent. De ma main libre, je fouillai dans une poche cachée dans ma botte. Celle-ci contenait un mélange d’herbes réduites en poudre, l’une des rares choses utiles que j’avais apprises de l’elfe qui m’avait engendrée. M’écartant d’un pas après m’être relevée, je jetai une pincée d’herbes sur l’éléphant.
L’air de la pièce se fit soudain plus léger, plus froid, crépitant de l’énergie qui précédait un gigantesque coup de tonnerre.
L’animal « familier » de Vanir poussa des hurlements suraigus, tel un démon en colère…
Ce qui était parfaitement logique, étant donné sa forme véritable.
Si une chauve-souris des jungles et une mante religieuse avaient participé à une orgie visant à honorer le seigneur démon le plus laid à avoir jamais arpenté les plans, leur progéniture aurait bien pu ressembler au diablotin de Vanir. Le seul élément qui restait de sa forme éléphantine était la couleur de son cuir. Des ailes membraneuses bleues battirent l’air et firent léviter une créature à la forme vaguement humaine. Ses traits flétris étaient déformés par la fureur et un grognement sifflant révéla de longs crocs aux teintes saphir.

« L’un de vos “dieux” vudrains, Vanir ? », m’enquis-je.
Le prêtre ne répondit pas : il resta à regarder fixement le diablotin avec une attitude de crainte respectueuse – voire,possiblement, de terreur abjecte.
« Qui es-tu pour parler des dieux ? », exigea le diablotin. « Les druides sont des prêtres sans dieux, aussi impuissants que des guerriers sans armes. »

Dans les faits, le diablotin n’était pas si loin de la vérité en ce qui concernait les armes. Je tirai la seule que je possédais – le couteau du Mwangi – et donnai toute ma force au lancer.
Plus vite que je ne l’aurais cru possible, le diablotin replia une aile et roula sous le couteau en rotation. Le petit démon se rua vers le sol en tourbillonnant et atterrit en position accroupie, y posa une main aux doigts écartés pour garder l’équilibre, avant de s’élancer dans les airs et d’aller se percher d’un coup d’aile sur la tringle de fer du rideau. Ses ailes se déployèrent, afin de préparer une attaque en piqué.
N’ayant pas d’autres armes, j’embarquai Vanir Shornish dans une prise digne d’un lutteur et le projetai sur la table. Le bois se brisa, de même que la crainte mêlée d’admiration qui maintenait le prêtre en esclavage. Tandis qu’il s’écartait précipitamment tel un crabe paniqué, je m’emparai d’un pied de table et le brandit à la manière d’un gourdin.
Janu fondit sur moi, je frappai d’un mouvement circulaire. Le diablotin et le bois se rencontrèrent avec un satisfaisant bruit mat. La créature vola en arrière, les ailes repliées comme les mains pour la prière, et percuta un mur. Elle glissa lentement vers le sol, laissant une coulure d’ichor bouillonnant sur la tapisserie. Elle atterrit de nouveau en une position accroupie équilibrée sur trois points, prête à bondir.
J’avançai, le gourdin prêt à réexpédier, à la manière d’une batte, le diablotin dans les airs. Celui-ci me surprit en se lançant dans un sprint. Il se rua vers la fenêtre et sauta sur le rebord peu élevé.

Janu me décocha un sourire moqueur et indiqua du doigt le ciel vespéral, où la planète Aucturn brillait d’un éclat lumineux sur l’horizon, et où la lune qui se levait était de la couleur d’une pièce de monnaie sanglante, grâce à la poussière soulevée par les violentes tempêtes du khamsin.
« Le khamsin », dit le diablotin, faisant écho à mes pensées avec une étrange et inquiétante précision. « Sache cela, sorcière de l’eau : les élémentaires de l’Air et de la Poussière ne sont pas les seules créatures à ressentir le pouvoir de l’alignement d’Aucturn. Tu le découvriras bien assez tôt. »

Sur cette promesse énigmatique, la créature s’envola dans la nuit qui s’épaississait.

L’espace de plusieurs respirations, le silence perdura.
« Voleur ! Escroc ! », hurla Vanir en rampant hors de sa cachette. « Rejeton d’une putain vérolée et d’un chacal enragé ! Je vais tuer le misérable qui m’a vendu un démon ! Je lui trancherai la gorge ! Je l’écorcherai pour faire du cuir de botte avec sa peau ! Je… Je… Je le signalerai à la guilde des marchands !
Ou vous pourriez simplement me donner son nom. »
Il se tut, inclina la tête et réfléchit. « Ce serait plus facile », admit-il.
« Racontez-moi. »

Vanir s’exécuta, dans un langage admirablement concis. Il répondit aux questions que je lui posai, la plupart du temps en disant la vérité.
« Ce marchand connaissait-il votre projet d’aller récupérer le reliquaire avant de vous vendre “l’éléphant” ou l’apprit-il ensuite ? »
Pour la première fois, Vanir hésita. « C’est un marchand de vin, entre autres choses », dit-il honteusement, « et généreux avec ses échantillons. Je ne suis pas tout à fait certain des événements qui se déroulèrent lors de cette soirée.
Vous souvenez-vous de ce que vous avez payé pour le diablotin ? »
Vanir réfléchit. Après un moment, ses sourcils s’arquèrent. « Maintenant que j’y pense », s’étonna-t-il, « il ne manquait guère à ma bourse, rien qui puisse expliquer un tel achat. »
Je hochai la tête, m’attendant à cette réponse. Me baissant, je dégageai le parchemin de cuir de baleine des débris de la table, avant de me relever et d’offrir au prêtre mon aide et mon engagement. Son visage s’illumina et il étreignit ma main des deux siennes.
« Je trouverai votre reliquaire », promis-je.
Et je me fis le vœu de découvrir, ce faisant, qui d’autre le recherchait, et dans quel but.

(A suivre...)

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